Mukasonga est mon nom. Ce n’est pas un nom de famille. Au Rwanda, le nom ne se transmet pas d’une génération à l’autre. Le père attribue un nom à chacun de ses enfants. Garçon ou fille, il portera ce nom toute sa vie et ne le transmettra pas à ses enfants.

Le nom de l’enfant est choisi par le père en fonction des circonstances: événements familiaux, villageois, nationaux liés à la naissance, relations avec les voisins, position du nouveau-né dans la fratrie etc.

Autrefois on donnait souvent aux garçons un nom de bravoure car, selon la tradition, le garçon est d’abord un guerrier. Ces noms de bravoure sont souvent très longs, leur signification obscure car ils relèvent de la langue poètique. Ils sont aujourd’hui peu courant.
Mon père portait un tel nom: Rwasabihizi, le vainqueur des vainqueurs; un de mes amis s’appelle: Rusinditwarane: celui qui a vaincu les champions.

De même, le nom pouvait exprimer la fidélité, la vénération que l’on portait au mwami, le roi sacré qui apportait la prospérité au pays et était garant de la fécondité des femmes et  des vaches.
Bigirumwami: sans le roi je ne suis rien; Bakundumwami: celui qui aime le roi; Munyangoma: l’homme du tambour ( il s’agit du tambour royal, Karinga, emblème du pays).
Les jeunes filles qui portaient le nom du roi Kigeri, Mukakigeri, durent, à la proclamation de la république, changer de nom et porter celui du président, Mukakayibanda. Personne n’osait les appeler ainsi: elles n’avaient plus de nom.

On donne souvent des noms en rapport avec la vache, celle-ci étant considérée comme un modèle insurpassable de beauté pour les femmes et aussi de vigueur athlétique pour les hommes. Le père donnera à l’enfant le nom de sa vache favorite: Rutamu, Mukasine, Mukasonga…

Certains noms s’adressent aux voisins. Ce que l’on ne peut exprimer directement, la politesse rwandaise répugnant aux confrontations brutales, le nom de l’enfant sera chargé de le transmettre. Les voisins, on l’espère, comprendront le message: avertissements, regrets, reproches… Ils donneront la réponse à la prochaine naissance.
Ces noms ne manquent pas de saveur: Bakundukize, on n’aime que les riches; Nyirabagaza: la voisine est répugnante; Sindikubwabo: je n’attends rien de personne; Bangamwayo: ils ne prennent même pas soin de leurs vieux parents; Barengayabo: qu’ils commencent par balayer devant leur porte -littéralement: qu’ils enjambent ( leurs propres crottes).

Si la famille a perdu beaucoup d’enfants, on donnera un nom dépréciatif afin que la Mort, le Malheur, peut-être Imana, Dieu lui-même, ne prête pas attention au petit être venu au monde dans un environnement marqué par le mauvais Sort.
Kabwa: le petit chien; Buyoya, Nyirabuhinja: l’avorton; Butisi,: le chétif; Kabeba: le petit rat..;,  ,

Mais il y a aussi des noms qui expriment la beauté  que l’on souhaite au nouveau-né et l’amour qu’on lui porte.
Rukundo: le bienaimé; Umutesi: la plus gâtée; Umwari: Douce; Umuteteri: on lui passe tous ses caprices.
A travers le nom attribué, les parents expriment ce qu’ils souhaitent pour leur enfant, espérant ainsi peser favorablement sur sa destinée;
Nyirajyambere: Celle qui va de l’avant; Majyambere: celui qui va réussir; Nkurunziza: il sera mieux que nous.

D’autres noms n’expriment rien de particulier. Le père, ce jour là, n’a rien trouvé à transmettre: Sehene: le père de la chèvre; Kayitesi..;

Le septième enfant, que ce soit une fille ou un garçon, portera le nom de Nyandwi: on estime que la famille est désormais assurée de se perpétuer ; comme le dixième portera le nom de Bucumi ..;

Les noms théophores si nombreux aujourd’hui ( Mungu et surtout Imana ayant été choisis par les missionnaires pour désigner le Dieu chrétien) semblent être dûs à l’influence de Christianisme: Bizimana, Bizimungu, Habyarimana, Nahimana etc.

Je n’ai jamais bien su ce que mon père a voulu exprimer en m’appelant Mukasonga.

Notons tout de suite que Muka est un préfixe qui est le marqueur des noms féminins. Il est propre au Rwanda, on ne le trouve jamais dans les noms kirundi, langue pourtant si proche du Kinyarwanda.

Mukasonga peut avoir plusieurs significations:
– On peut le mettre en rapport avec le nom de la vache Isonga. Selon ma mère, cette vache m’avait été attribuée. Elle me racontait que je courais derrière avec mon petit bâton et que, le soir, à la rentrée du troupeau, je m’abritais sous elle et tétait directement le lait à son pis.

-On peut aussi expliquer Mukasonga par ma place dans la fratrie.
Le premier enfant de la famille fut une fille. On l’appela Mukafurani, la Joie ( mon père qui savait le Swahili était fier de donner des noms en cette langue).
Que le premier né soit une fille est toujours apprécié. On espère que, dès le troisième enfant, elle pourra seconder sa mère.
Ensuite vinrent trois garçons, puis une fille à laquelle mon  père voulait donner le nom de Murekeyisoni, la Pudeur, qualité suprême pour une fille, mais comme  , au moment de la naissance, il se trouvait en prison, à la place du sous-chef dont il était le secrétaire, il changea son nom en Ntabyerangode: rien-n’est-jamais-tout-blanc.
Je suis née après elle. Ce n’est pas bon d’avoir deux filles de suite. Aussi Mukasonga pourrait avoir rapport avec le verbe gusonga: achever, donner le coup de grâce… ce qui signifierait que mon père exprimait sa déception d’avoir encore une fille. Mukasonga signifierait alors: encore une fille!

Heureusement pour moi, il existe une troisième hypothèse. Songa signifie aussi sommet, point culminant. Ma naissance aurait ainsi comblé les désirs de mon père.
Ma mère semblait adopter cette dernière interprétation de Mukasonga. Elle me répétait:  » Tous les enfants sont des enfants, mais toi, tu es plus qu’une enfant! J’ai de la chance que tu sois née. »
Pressentait-elle que je serai, avec mon frère André, la seule survivante de la famille et que ce serait moi qui serai chargée de leur mémoire?
Mukasonga serait alors un nom que mon père aurait choisi pour ma destinée ?

JE M’APPELLE MUKASONGA

Scholastique  Mukasonga