La Libre Belgique: L’impossible deuil d’un génocide - Scholastique Mukasonga

Mukasonga, après son Renaudot, dans de très belles nouvelles.

Ce 7 avril, il y a vingt ans, débutait le génocide qui tua plus de 800 000 Tutsis (et des opposants Hutus) au Rwanda. « L’écriture est une décharge de la souffrance » , explique Scholastique Mukasonga, seule écrivaine rwandaise reconnue, prix Renaudot 2012 avec le merveilleux « Notre-Dame du Nil ». Elle publie à cette occasion un très émouvant recueil de nouvelles : « Ce que murmurent les collines ». Ces collines sur lesquelles on tua méthodiquement, à la machette.

Elle nous avait expliqué que la mémoire était sa raison d’écrire : « C’est ma raison de rester debout et de ne pas sombrer dans la folie. Je n’avais le droit de défaillir. »

Assistante sociale à Caen depuis 1992, elle a pu, par miracle, échapper au génocide. En 1994, 27 membres de sa famille furent massacrés, dont sa mère. L’écriture est depuis lors, une manière pour elle de garder la mémoire des disparus, de témoigner de l’horreur indicible. Elle venait de Nyamata, un des lieux où tant de Tutsis furent assassinés.

Pour elle, le génocide ne fut pas un moment d’égarement, un coup de folie subi. Primo Levi, parlant de la Shoah, disait qu’un génocide n’est jamais un accident.  » C’était préparé de longue date et dans ‘Les Cafards’, mon premier roman, je me donnais la liberté et la distance pour aller plus loin, tout en puisant dans mes souvenirs personnels. Le roman a une bonne part autobiographique. »

Dans ce retour aux sources, elle interroge les Belges colonisateurs.  » Dans ma jeunesse, tous les enseignants étaient des expatriés. Pourquoi nous a-t-on laissé aller à l’abattoir ? Cela reste pour moi un mystère. Si je ne pardonne rien, si j’ai vécu à Nyamata, particulièrement touché par le génocide, je n’ai pas de rancune et je pense plutôt à nos enfants, à leur construire un avenir où les gens puissent vivre ensemble. Je ne baigne pas dans un optimisme naïf, mais si je n’avais pas cet espoir je n’écrirais pas. J’écris car je pense que les gens peuvent se réveiller et œuvrer à un avenir positif pour leurs enfants. »

Légendes des collines

Si dans « Notre-Dame du Nil », elle racontait l’histoire d’un lycée de jeunes filles de la bonne société rwandaise au début des années 1970, ce récit annonçait surtout de manière dramatique, le génocide qui viendra vingt ans plus tard. Et comme on connaît la suite, la tension entre ces élèves n’en est que plus horrible.

Dans ses nouvelles publiées aujourd’hui, elle remonte encore plus loin dans le temps et dans les histoires et légendes qu’on se racontait sur les collines. Un récit enchanté et enchanteur mais où rode en filigrane, sans que cela ne soit jamais nommé, l’apocalypse qui viendra en 1994.

L’écrivaine pointe ainsi l’acculturation apportée par les colonisateurs. La première nouvelle raconte comment le géographe allemand, Richard Kandt, chercha les sources du Nil au Rwanda et instilla l’idée que les Tutsis devaient être une race venue du Nil, un argument faux mais charrié toujours des décennies plus tard, par les génocidaires, jusqu’à l’écœurement.

Elle écrit :  » Le plus grand malheur qui soit arrivé aux Rwandais, c’est d’habiter aux sources du Nil, là où, depuis l’Antiquité, s’était déposé le mythe d’une contrée originelle, d’un paradis perdu et inaccessible. Le Rwanda fut la dernière tache blanche sur la carte d’une Afrique que les explorateurs livraient à la colonisation, les derniers Mystères d’un continent que partout ailleurs profanait la banalité sordide d’un quotidien colonial.  »

Elle raconte comment l’Eglise a coupé le grand arbre sacré de la colline pour en faire des planches pour sa cathédrale, mais les femmes gardèrent secrètement des petits bouts de bois de l’arbre, qu’elles lièrent à leur taille, comme grigri.

Elle explique l’origine de son nom. « Muka » veut dire « femme de » et « songa », « point culminant ». Elle n’élude pas le racisme qui régnait contre les Pygmées, les Mutwa, avec l’histoire émouvante de Cyprien, le Mutwa relégué au fond de la classe mais qui devint médecin, spécialiste du sida.

Et le malheur ?

Dans tout cela, d’où vient donc le malheur se demande-t-elle dans une autre nouvelle ? D’un sortilège jeté sur une femme ? Du diable, répond le prêtre catholique. De nos propres erreurs, disent d’autres. Mais le résultat est le même : « C’était le Malheur de notre colline. Il fallait vivre avec notre Malheur. »

Des récits évoquent la vache du roi Musinga ou le chien magique Titicarabi. Mais avec les Blancs, Titicarabi ne fut plus qu’un mot de la comptine « Compère Guilleri ».

Remonter aux sources d’une culture, c’est aussi faire partager la mémoire et donc l’horreur du génocide. Revenue sur les lieux des crimes, elle expliquait : « Je reste impuissante devant le fourré jauni et toujours vivace qui me défie de toutes ses épines. Je savais bien qu’il n’y avait rien à attendre d’un pèlerinage sur les lieux des massacres, même si je m‘en fais une obligation à chacun de mes séjours au Rwanda. On ne fait jamais le deuil d’un génocide.  »

A la place, il y a « la mémoire qui n’a de sens que si elle est partagée ».

Par Guy Duplat

Visitez cette page pour lire l’article sur le site de La Libre Belgique:
http://www.lalibre.be/culture/livres/l-impossible-deuil-d-un-genocide-53416c1d3570aae038af50c7