Tribune de Michaël de Saint-Cheron publiée dans le Huffington Post le 25 avril 2014

Mardi 22 avril 2014, La Règle du Jeu avait réuni autour de Bernard-Henri Lévy, un ensemble de témoins qui ont vécu soit comme victimes soit comme témoins ou d’intellectuels engagés, la tragédie du génocide des Tutsis : David Gakunzi, Dominique Sopo, ancien Président de SOS Racisme, Bernard Kouchner, Patrick de Saint-Exupéry, Yann Moix puis l’intervention en direct de Scholastique Mukasonga. Le constat implacable de la responsabilité de la France dans la tragédie ne fait plus aucun doute pour ceux qui en auraient encore eu.

Michaël de Saint-Cheron

Plus que jamais la parole est aujourd’hui à nos hommes et femmes politiques pour dire l’implication de la France. Mais pour notre part c’est à travers quelques livres, que je veux évoquer ce 20e anniversaire d’une extermination dont notre pays, ses gouvernants au plus haut niveau de l’Etat et son Etat-Major ont été à un degré ou un autre les complices.

Ce printemps, les éditions Gallimard ont repris en Folio les deux grands livres de Scholastique Mukasonga, Notre-Dame du Nil qui reçut en 2012 le prix Renaudot et son second, Inyenzi ou les cafards (Folio). Dans la martyrologie juive, on parle d’élever une matzéva, une pierre tombale réelle ou symbolique, aux victimes. Ici, Scholastique Mukasonga bâtit une tombeau, une matzéva d’encre et de papier aux 800 000 victimes Tutsis et aux quelques Hutus assassinés avec eux, « victimes de la même haine de l’autre homme, du même antisémitisme » pour reprendre les mots de Levinas à son exergue d’Autrement qu’être ou au-delà de l’essence.

Scholastique Mukasonga écrit ces paroles terrifiantes, que tant de rescapés des ghettos ou des camps, des goulags sous les purges staliniennes de masse, comme ceux du génocide khmer, ou ceux de la Chine tout entière au temps du Grand bond en avant ou de la Révolution culturelle (mais la liste n’a pas de fin malheureusement si l’on pense aux camps de Corée du Nord…) ont pu penser, et pour les plus chanceux rapporter ou écrire à leur retour : « Nous avions depuis longtemps accepté que notre délivrance soit la mort. Nous avions vécu dans son attente, toujours aux aguets de son approche, inventant et réinventant malgré tout des moyens d’y échapper. »

« Inyenzi », donc cafards équivaut à Untermenschen, sous-homme dans la terminologie nazie, à vermine, à paria, mais aussi à intellectuel sous les Khmers rouges ou les gardes rouges sous la Révolution culturelle. On n’a tué que des cafards ont pu dire les Hutus comme les nazis : « dans les chambres à gaz seuls les poux ont été tués »… Lire la suite.

M. de Saint-Cheron est philosophe des religions, dernière publication, Du juste au saint. Ricoeur, Levinas, Rosenzweig (DDB, 2013).