LE SOIR

Vendredi 7 avril 2006

La gestation du génocide rwandais

Dans un document prenant, plein de souvenirs d’enfance, « Inyenzi ou les cafards », Scholastique Mukasonga montre comment les Tutsis ont d’abord été exilés intérieurs avant de devenir ennemis.

 

A lors que se rapproche l’anniversaire du début du génocide, les ombres s’allongent sur la mémoire de ceux qui ont survécu. Les souvenirs se font plus denses, la souffrance s’aiguise. De plus en plus cependant, les langues se délient, les contributions à la vérité se multiplient, sollicitées lors des séances de « gacaca », la justice communautaire où les voisins se réunissent pour confronter souvenirs et accusations. Elles prennent aussi une forme littéraire, comme lorsqu’une survivante, Scholastique Mukasonga, convoque ses souvenirs d’enfance pour rappeler, au plus près, au plus juste, ce que signifiait être Tutsi dans les années 60.

Dans Inyenzi ou les cafards, elle se souvient avec précision de ce qu’on appellera par la suite « la Toussaint rwandaise » : elle avait trois ans lorsqu’éclatèrent à Butare les premiers pogromes. En hurlant, des bandes armées de machettes, de lances, d’arcs, de torches se lancèrent à l’assaut des cases couvertes de paille, éventrèrent les greniers de haricots, de sorgho. Ils ne pillaient pas, se souvient-elle, « ils voulaient seulement détruire, effacer toutes traces, nous anéantir ».

Ce que les Belges de l’époque appelleront « la révolution sociale » est en réalité le début d’un long calvaire : les Tutsis dont on avait incendié les maisons étaient promis à l’exil, d’autres furent déportés dans une région encore sauvage, à la périphérie du Rwanda traditionnel, le Bugesera. Avec minutie, Mukasonga se souvient de son enfance difficile où seule l’école, où elle fut admise par miracle, lui apparaissait comme une planche de salut tandis que ses parents, obligés de reconstruire leur vie, menaient une dure existence d’exilés intérieurs.

Si elle est encore en vie et si elle a pu se charger de rédiger ce document d’une rare qualité, c’est parce que les parents de Mukasonga ont choisi de se séparer de leurs enfants, afin qu’ils puissent poursuivre leurs études au Burundi, connaître une certaine sécurité, et aussi perpétuer la famille. Le calcul était déchirant, mais juste : tous ceux qui sont restés au Rwanda ont trouvé la mort en 1994.

L’intérêt de ce beau livre, écrit dans une langue forte et précise, est qu’il démontre, de manière irréfutable, à quel point le génocide de 1994 se trouvait en gestation dans l’histoire du Rwanda indépendant, depuis 1959. Les souvenirs de Mukasonga confirment le témoignage d’une autre rescapée, Esther Mujawayo (1), qui a eu le courage de retourner au Rwanda en compagnie de Souad Belhaddad afin de retrouver les restes de sa soeur Stéphanie et de solliciter les témoignages des assassins de sa famille.

(1) La fleur de Stéphanie, Rwanda entre réconciliation et déni, Esther Mujawayo et Souad Belhaddad, Flammarion, 251 p., 18 euros.

Colette Braekman